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La ruse en scène

Poétiques et politiques de la tromperie au théâtre (XVIe-XVIIIes)

Séminaire 2009-2011 C.R.L.C- G.R.A.L.

Resp. Anne Duprat et Clotilde Thouret (Paris-IV Sorbonne)

Mercredi 17h30-19h30, Bibliothèque Ascoli
17, rue de la Sorbonne, escalier C, 2e étage

La ruse en scène 2009-2010.doc 125,00 kB


La ruse en scène

De la beffa italienne à la burla espagnole, du deceit anglais à la fourbe française, le motif de la ruse occupe largement les scènes européennes de la Renaissance aux Lumières. Or il n’a fait l’objet que d’études relativement restreintes et n’a guère été envisagé dans une perspective comparatiste. On s’intéressera aux différentes formes que prend la ruse (mystifications visuelles ou verbales ; trahison, mensonge, secret, équivoque), aux personnages qu’elle met en relation ainsi qu’aux techniques et aux situations dramatiques qu’elle mobilise. De ce point de vue dramaturgique, on pourra aussi envisager la question générique : est-ce un motif essentiellement comique, ou bien peut-on aussi parler de ruse dans la tragédie ? Dans son énumération des conventions de la comédie, Vauquelin de la Fresnaye évoque « les ruses des putains » ; dans ses Observations sur le Cid, Scudéry condamne la fourbe par laquelle Don Fernand éprouve l’amour de Chimène comme une « finesse » indigne d’un roi. Ces réflexions théoriciennes associent fortement tromperie et comédie, mais l’intrigue d’Héraclius suggère le contraire. Enfin, par sa dimension évidemment réflexive, la ruse fonctionne comme un modèle de la représentation théâtrale (le gredin se dédouble toujours en comédien et régisseur, et met en scène une comédie dans laquelle la dupe est acteur malgré lui, ou spectateur berné) ; elle permet alors de reprendre à nouveaux frais les questions du vraisemblable, de l’illusion et de l’interprétation perceptive.

Ces considérations poétiques peuvent engager d’autres questionnements, d’ordre éthique et politique notamment. Au seuil de la modernité, le lien de fidélité est en crise. La nouvelle science du gouvernement et l’affirmation de l’État absolu, les guerres de religion et les nouvelles pratiques économique fragilisent « la couture de notre liaison » (Montaigne) et reconfigurent les liens politiques et sociaux fondés sur la confiance et la loyauté. Le motif théâtral de la ruse permet de poser cette question du lien. Il peut être ainsi perçu comme le symptôme d’un manque du politique (la ruse est nécessaire quand la loi ne règne pas) , ou bien comme la solution d’un rapport antagoniste ; mais il peut aussi permettre d’envisager par exemple le problème de la licéité de l’usage des équivoques .


Une question d’agrégation a abordé la question ; voir Le Maître et le valet. Figures et ruses du pouvoir, éd. B. Didier et G. Ponnau, Paris, SEDES, 1998.

Georges Faraklas, Machiavel. Le pouvoir du prince, Paris, PUF, Philosophies, 1997.

Mireille Celse, « La beffa chez Machiavel, dramaturge et conteur », Formes et significations de la beffa dans la littérature italienne de la Renaissance, 1972.

J.-P. Cavaillé, « Ruser sans mentir : de la casuistique aux sciences sociales. Le recours à l’équivocité entre efficacité pragmatique et souci éthique », Les Raisons de la ruse. Une perspective anthropologique et psychanalytique, éd. Serge Latouche, Pierre-Joseph Laurent, Olivier Servais, Michael Singleton, Paris, La Découverte, coll. « Recherches », Série Bibliothèque du MAUSS, 2004.